Homélie du Père François
Dimanche 12 juillet
Aujourd’hui, la sainte Écriture est riche.
Je voudrais avec vous éclairer ce passage de Matthieu où Jésus, à travers l’image du semeur, nous renvoie à la parole de Dieu, à ce qu’elle fait pour nous et à ce que nous en faisons.
Nous sommes à un moment de l’Évangile où Jésus éprouve une forme de lassitude, de profonde déception. Il a parlé, il a annoncé la bonne nouvelle. Les foules se sont détournées de lui, n’ont pas reçu la parole. Surtout au moment où il annonçait qu’il était le pain vivant venu du ciel et que manger sa chair, c’était accueillir la vie. Il se retrouve juste avec la « garde rapprochée » . Et pourtant les foules reviennent. Il est au bord du lac. Et là, à nouveau, il va annoncer la parole. Et même si son coeur est chargé de déception, il va revenir sur ce qu’il ressent en évoquant cette parabole du semeur.
D’emblée, laissez de côté la lecture que l’on en fait bien souvent dans les catéchèses sans profondeur… Vous avez sans doute, entendu dire de la parabole : « Je connais par coeur, on l’a apprise au catéchisme ». Et sans doute, vous avez été déformé par un mauvais catéchisme qui vous fait dire : « Moi, je m’enorgueillis d’être la bonne terre qui reçoit la parole, je porte du fruit ; quant à lui, quelle terre misérable, stérile.» Méfiez-vous de ce piège de toujours avoir tendance à déconsidérer l’autre et à se considérer comme des seigneurs de la parole reçue. Méfions-nous de cela. C’est ce que j’appelle souvent une lecture morale qui n’a rien de chrétien. Essayons de faire une lecture théologale en trois points.
1) Tout d’abord, cette parabole nous renvoie, comme toute parabole, à découvrir un aspect du mystère de Dieu. Il est étonnant, ce Dieu de la parole ! Très étonnant ! Je n’ai jamais vu de semeur qui répand la semence au milieu des cailloux ou dans les broussailles… Jamais ! Quel étonnant semeur, quel Dieu étonnant ! Il sème à temps et à contretemps, sans se soucier a priori du terrain. Interrogation ! Dieu, serait-il aveugle ? Non ! Dieu se révèle être celui qui a des trésors d’amour et de grâce à répandre en abondance, qui ne sont jamais épuisés. Et il considère la terre d’humanité, quelle qu’elle soit, comme une terre capable d’accueillir sa parole. La parabole nous révèle un Dieu qui, inlassablement, sème sans que soit jamais désarmée sa bienveillance. On a entendu dans la première lecture ce merveilleux passage d’Isaïe, avec l’image de la parole qui, comme la pluie, descend, irrigue, nourrit, fait germer et fait retour au plus haut du ciel. Ce mystère même de Dieu qui se donne, qui vient pénétrer la pâte humaine, qui vient nous communiquer la grâce de la vie nouvelle et qui sans cesse revient dans un mouvement permanent que rien n’interrompt… Il ne cesse de se donner.
Cette parabole met en valeur ce mystère d’un Dieu qui, sans jamais s’arrêter, est mouvement permanent vers l’homme, quel que soit l’homme.
2) La seconde chose que nous permet de souligner la parabole, c’est un enseignement sur l’humanité, sur notre humanité. Qui ici pourrait s’enorgueillir d’être une bonne terre ? Même les plus grands saints ont connu le temps des épines, le temps des stérilités, le temps des pierres qui alourdissent. Notre humanité, elle est marquée. Il y a, vous le savez bien, des saisons de la vie. Il y a ces saisons où nous sommes davantage fermés, comme si nous étions rétifs à accueillir la grâce de la parole. C’est un peu les hivers de nos vies, quand les préoccupations, les souffrances, les doutes l’emportent. Puis il y a des saisons plus fécondes, plus propices aux croissances nouvelles. Notre humanité est mêlée … c’est le mystère de notre humanité. Et pourtant, elle demeure aux yeux de Dieu une humanité où la grâce peut faire germer la vie nouvelle, peut faire grandir l’amour. Notre humanité, pour le dire comme on le disait au Grand Siècle, dans l’école française de spiritualité, cette expression très belle, « est capable de Dieu. » Elle est capable au sens volumétrique. Au sens où il y a en nous un espace libre que Dieu peut remplir, un espace libre où il peut établir sa présence, nous communiquer sa vie et nous faire porter des fruits. Quels que soient les terrains de nos vies, quelles que soient les saisons de nos vies, nous demeurons capables de Dieu qui que nous soyons. Que nous soyons pharisien d’un jour, publicain de toujours, nous sommes des terres où tout peut germer, le bien, le beau et le vrai.
Cette parabole nous enseigne à avoir un regard d’infinie bienveillance sur l’humanité, en nous prévenant, comme je le disais dans l’introduction, de toute forme de jugement ou de disqualification de tel ou tel de nos frères.
3) Enfin, la troisième chose que nous inspire cette parabole… Jésus parle aux disciples. Il prend le temps de leur dire : « Vous, vous avez vu, vous, vous avez entendu… » Nous sommes en ambassade, nous sommes disciples, missionnaires envoyés et il nous faut apprendre cette manière de Dieu dans le témoignage à rendre à Dieu tous les jours, dans la manière d’être témoin de la Bonne Nouvelle. D’abord, il nous faut avoir la persévérance de Dieu, la patience de Dieu. Il nous faut, à temps et à contretemps, annoncer. Même si la parole n’est pas entendue, continuer d’annoncer, continuer de déposer dans les coeurs les germes de la vie nouvelle. Patience, persévérance, confiance en l’homme, sans aucune forme de mépris. Soulignons encore : toute terre humaine est capable de Dieu. Et puis, sans aucune forme de naïveté aussi. Le mauvais est là. C’est un combat, la transmission de la Bonne Nouvelle ! Parfois, nous sommes d’une naïveté déconcertante. On oublie que nous avons part à la lutte du Christ pour la vérité contre le prince du mensonge. Il nous faut recourir aux armes du Christ, la fidélité à Dieu le Père, la méditation, la vie dans la Parole, la force de la grâce donnée dans les sacrements. Il nous faut les armes du Christ lui-même. Puis il nous faut aimer ce monde, avoir au coeur la joie profonde de Dieu de voir lever des fruits, de voir la Bonne Nouvelle germer. Il nous faut avoir cette joie du disciple d’être capable de rendre grâce pour des petits signes infimes de ce qui va grandir, de ce qui va croître.
Cette parabole nous enseigne comment être disciple et missionnaire.
Demandons au Seigneur la grâce de nous garder de toute forme d’aridité, de stérilité et de toujours avoir ce coeur accueillant à sa parole. On l’a chanté tout à l’heure dans l’introït : « Écoute la voix du Seigneur prête l’oreillette de ton coeur… en fidèle ouvrier de sa très douce volonté. »
Amen.